LES LETTRES ET LES ARTS

Delphine Burghraeve | 14 juillet 2012


Un ciel plein de terre. Est-ce là ce que l’on s’imagine lorsqu’on habite comme Graham Rouge, narrateur du nouveau roman de Jacques-Pierre Amée, à flanc d’une montagne qui semble rejoindre le ciel? La raison de ce titre énigmatique nous est donnée par Graham Rouge lui-même, sans toutefois, de par son propre aveu, épuiser toutes ses significations: «le ciel, pour toi, cette peau du tambour. Le roulement de tambour, le son du tambour, battre le tambour... Le ciel est plein de pierres. Je n’en ai pas su davantage.»

Le narrateur est un homme discret, presque aérien. Enfant, il rêvait de creuser un trou dans l’air afin de se volatiliser. Adulte, son métier de photographe animalier au service de la revue naturaliste Noé lui permet de pratiquer le camouflage jusqu’à l’effacement. Lorsqu’une tragédie arrive à son ami et patron de la revue, Émil, qui oscille entre la vie et la mort, Graham ressent le besoin de parler, de «battre le tambour», c’est-à-dire de «trouver une cadence. La maintenir, l’appuyer, l’accentuer». De par sa capacité à s’éteindre, Graham se retrouve au centre de tous les malheurs qui ont touché les habitants de son village ces derniers mois: la disparition mystérieuse de madame Annette, vieille dame qui refusait de mourir à l’hôpital, la mort brutale de madame Formoso, l’apparition évanescente, au coin d’une photo, d’un homme que le narrateur nommera Toubob, le silence d’Ibi, la signification du N de Noé. À la manière d’un photographe et d’un chasseur, le narrateur surprend et suspend le cours du temps, dans ses moments cruels. Il fixe dans son récit des détails et événements de la vie invisibles à l’œil non averti.

Quelle autre voix narrative aurait pu porter aussi bien l’écriture de Jacques-Pierre Amée? Avec son style reconnaissable, délicat et poétique, relevant à la fois d’une prose et d’une poésie libérées de toutes contraintes, l’écrivain ne pouvait trouver meilleur porte-parole que Graham, homme observateur et hypersensible. La phrase est scandée et cadencée à la manière du battement de tambour, plus que du roulement qui impliquerait une fluidité dont le texte fait malheureusement parfois défaut. Les mouvements de la narration alternent entre moments forts − révélations constituant le nœud de l’intrigue − et instants poétiques, créant une atmosphère. Il y a une oscillation dans l’écriture de Jacques-Pierre Amée qui se matérialise dans cet être étrange et évanescent qu’est Toubob («to bob» en anglais signifie se balancer) et qui disparaît à la fin sans laisser de traces. Ce roman a quelque chose de chamanique: le narrateur tente de comprendre la loi universelle qui permet à tous ces événements de s’enchevêtrer en un laps de temps si court. L’auteur n’affirme rien pourtant, aucune vérité métaphysique, comme si, finalement, il n’y avait pas de logique, pas de plan, pas de loi universelle.

Des personnages profonds et une écriture remarquable font la beauté de ce texte et compensent largement une intrigue intéressante mais trop peu exploitée par l’auteur. Mais serait-ce tout simplement parce que, pour reprendre l’épigraphe qui acquiert tout son sens à la fin du livre, «les choses quand elles cherchent leur cours ne trouvent que leur vide»?