les lipographies

(note de l'auteur à propos des lipographies qui animent le site, prélevées sur le pourtour de son travail d'atelier) 

 

Zo et Zach, dans Comme homme (p. 98 et 99), rendent visite un vendredi après-midi à leur Nuage ôté, avec un mélange de joie et d’affliction. Liées à ce Nuage ôté, les premières lipographies ont vu le jour dans mon atelier il y a une dizaine d’années ; un peu avant la parution du Butor étoilé.

Je m’en faisais l’idée suivante, à l’époque (texte qui accompagnait une sorte d’installation dans la galerie de l’Hôtel de Ville d’Yverdon-les-Bains, à la fin de l’été 2007, que j’avais intitulée papiers frottés au nuage ôté):

 
 

Le nuage «Blur» signé Diller et Scofidio, photographié en 2002. / Crédits: Diller et Scofidio

On a parlé de Pilotisseurs, d’Hydrophiles, de Limnobites, puis on a opté pour les Palafittes. Le peuple des rives du lac. Palafittes, les êtres humains qui avaient choisi de vivre au-dessus de l’eau et bâti leurs abris en haut de pilotis. Plusieurs millénaires nous séparent de ces pêcheurs.

Je ne suis pas né à Yverdon, je ne suis pas pêcheur et diverses tribulations m’éloignent régulièrement du Nord vaudois. Mais là, au bord du lac, le plus près possible de l’eau, je me suis longuement promené, si souvent. J’ai habité le quartier des Cygnes pendant plusieurs années.

(...) Invité, avec d'autres, à célébrer le 250ème anniversaire de la construction du Temple, je m'en suis aussitôt remis à cette simple conviction: les vraies pierres du Temple, ce sont les livres. La Bibliothèque publique d’Yv. a été créée à la même époque et Jean-Jacques Rousseau, qui vécut un moment à Yverdon, en était l’un des parrains.

Alors que fusionnaient rapidement dans mon travail (de rêverie) le Temple et la Bibliothèque, le sieur Jean-Jacques m’envoyait promener... à sa suite. Convoquant avec malice un lointain cousin à lui, le Douanier Rousseau, il me guidait vers le lac: de toute évidence, mes deux gardes du corps souhaitaient me montrer le Nuage. Ou plus précisément (!) l’absence du Nuage. Sa disparition.

D’un côté, dès lors, la construction du Temple, il y a 250 ans, et d’un autre côté l’escamotage tout récent (la soustraction) du Nuage, de Blur* et de ses pompes, de ses buses, membranes, pilotis.

Inviter le Nuage au T. (T. pour Temple, dans mes notes): je me soumis au vœu des deux Rousseau. Ainsi fut accomplie [...], au terme de cette promenade et au cœur de mon atelier, une seconde fusion, celle du Livre-Temple et du Nuage ôté.

Créer un endroit où la vision se brouille, un endroit où chacun peut se poser un instant et repenser à toutes les images etc.

Ce désir des architectes du Nuage ne me paraît pas si éloigné de la notion même de temple. La vision se brouille: elle se dépouille, se lave, s’éclaircit alors même qu’elle paraît s’obscurcir.

J’appelle mes vitraux d’encre noire et de papier, ces images, des lipographies. De multiples présences (Yverdon, à mon sens, trouve sa vitalité à la croisée d’innombrables chemins) s’y rejoignent, soigneusement cachées ou apparaissantes: l’hippo à mare des photos d’un ami, l’Icare de Breughel (sa chute et sa fin dans l’eau), Li Po de Chine (qui tomba également dans des profondeurs), quelques traits d’Afrique (où je suis né), des traces du Groupe à pied (qui me tient à cœur), la main de Scheuchzer, les mots de De Felice et une foule d’allusions.

J’y ai recours à la pratique des «passages», inhérente à tout procédé de gravure, comme à l’idée de «l’enregistrement photographique de la structure interne d’un corps traversé par des rayons X» (la radiographie).

Mais la chair de ces lipographies contient, comme il se doit, une grande absence, une perte. Une lipographie est nécessairement lacunaire. Composer une lipographie (un lipogramme est un écrit où sont volontairement laissées de côté certaines lettres) implique de consentir à l’abandon de quelque chose d’essentiel. Chacun aura-t-il envie de découvrir ce qui manque?

La vue se perd dans les nues, paraît-il, au bord du lac.


*La population s’était largement prononcée pour le démantèlement de la structure: «Blur», le Nuage, construit pour l’Exposition nationale de 2002, a donc été dynamité au cours de l’été 2004.