Mi'kmaq

Le texte biographique ci-dessous figure dans l'ouvrage collectif Quand j'avais dix-sept ans, publié par l'association du Roman des Romands. 

 
 

 
 

Eau-forte de Jean-Pierre Le Boul'ch, pour Hébuternes (1975)

     Je croyais que je n’allais pas vivre bien longtemps. 

     Comment, à cette époque, imaginer que j’écrirais ceci plusieurs décennies plus tard, un beau matin de juillet, en territoire acadien au bord de l’océan? Comment, à cette époque, me frotter avec espoir à la lancinante question: comment vivre  ­̶  auprès de qui?

     Je crois me souvenir que j’étais beaucoup trop sérieux. Intransigeant.

     Je m’étais pourtant fié à Rimbaud: On n’est pas sérieux quand on a 17 ans / (...) Le cœur fou robinsonne à travers les romans...

     Le mien, de cœur, m’inclinait à braconner, à résister, à m’opposer à toute injonction ou recommandation. Il me fallait tourner le dos, les talons, déterrer ce qu’on me cachait, souligner le discrédit qui marquait les choix de la génération précédente, ses prétendues conquêtes.

     Freud, Nietzsche, Mao... éclairaient-ils vraiment la route et le visage des autres hommes, leurs mots, leurs actes?

     Il y avait Sartre, encore. Et Marcuse et Cie.

     Mais il y avait la poésie  ­̶  un fanal, ou une torche, que levaient haut quelques naufrageurs: la Beat Generation, le surréalisme ; et il y avait les peintres, Mirò, Jorn, les idées de Fluxus  ­̶  les musiciens, ceux du jazz, du blues, Dylan, Cohen, les Stones, les Californiens, John Cage. Tous étaient du côté de l’inutile. Me rapprochaient d’une source perdue, espèce de rythme élémentaire, que j’associais à l’Afrique de ma première enfance. M’offraient un accès à l’art  ­̶  un accès dérobé, mais largement ouvert.

     J’ai trouvé de la force auprès de ces figures (identifiées comme ardentes, indépendantes, novatrices) auxquelles je pouvais, à tort ou à raison, reconnaître une forme d’héroïsme. Elles faisaient peur aux porteurs d’autorité, qui s’extirpaient avec angoisse de l’épisode 68, ne voyaient pas la fin de la «Guerre Froide» et puisaient leur joie dans le profit matériel rapide, n’envisageaient de perspective que dans le triomphe de la science, de l’industrie, des mass-media (on disait mass-media!).

     Où pouvais-je repérer des courages, des libertés, sinon dans l’utopie ou telle ou telle équipée rebelle? Mais c’était bien le programme des adultes qui me semblait chimérique. On pouvait «s’y prendre» autrement. On pouvait aussi s’aventurer différemment dans le chaos de tous les sentiments, de la passion amoureuse. Il fallait qu’on divague, au sens propre. Qu’on déplace... 

     Toute voie où mes parents, instructeurs, éducateurs, jugeaient peine perdue de s’engager, je m’y élançais avec enthousiasme. En même temps, à ma façon (et cela tempérait chacun de ces excès, me gardait en vie, tout simplement), j’explorais la pensée chinoise issue du taoïsme et les sagesses amérindiennes (je dis cela trop brièvement!).

     Ainsi, peu à peu, me suis-je fait une idée plus attrayante et moins arrêtée, ou moins définie, d’un avenir qu’on me présentait comme la réalité.

     Ainsi ai-je confondu, peu à peu, avec le plus grand plaisir, «livre» et «libre».

 
 

 

 ­̶  craigmore, sur l’île du Cap Breton, en Nouvelle-Écosse, fin juillet 2012